Les personnages.
" Nos personnages sont conformes à notre vision cynique de la nature humaine. La fascination quils dégagent provient principalement de leur incroyable capacité à commettre les pires erreurs ". Joël Coen.
" Cest vrai, il y a quelque chose de fascinant à regarder les gens creuser leur propre tombe ", Ethan Coen.
Couple traqué, écrivain désemparé, escroc malchanceux, lunivers des frères fourmille de personnages très différents mais qui partagent tous certaines constantes, affrontent les mêmes avaries, subissent le même sort existentiel : le héros type des frères Cohen ne maîtrise pas son destin. Lunivers des Coen sapparente en effet à un immense rouage dinteractions complexes que les personnages ne peuvent contrôler.

Ainsi, pour une histoire de briquet oublié, tous les personnages de Blood Simple sont victimes dun engrenage dévènements qui cause leur perte.
Pour un hasard insignifiant qui suffit à décaler légèrement le réel, chacun voit alors son prochain comme un traitre en puissance. Avec Barton Fink, les deux frères filment la dépossession artistique par le système hollywoodien. Pour rejoindre Hollywood, barton laisse ses ambitions littéraires de côté, et se retrouve mangé petit à petit par le système. Les personnages coenniens sont lexemple type de la liberté illusoire de lêtre humain. A la fin du film, Barton se retrouve dans le tableau qui simbolise la fuite, mais son espoir est illusoire comme en témoigne cette mouette qui tombe dans la mer.
A linvers, Le Grand Saut peut être vu comme la version positive du héros des Coen : car sil est souvent dépossé&dé pour le pire, le simplet incarné par Tim Robbins sera manipulé pour le meilleur (seulement en apparence). Mais ce qui frappe le plus chez le héros coennien cest son caractère angoissé. Physiquement, on peut le remarquer par les gouttes de sueur qui envahissent le visage de Barton ou du couple de Blood Simple : Barton doute de ses capacités décrivain, Abby doute de son mari et de son amant. Dans cet univers chaotique, régi par labsurde, ce héros est un éternel angoissé, si bien quil se réfugie dans son intérieur.
Limportance des cloisons dans luvre des Coen renforce le sentiment dinsécurité permanente, les murs ne sont que dillusoires remparts derrières lesquels se cachent les héros. Perdu au milieu dévènements incompréhensibles, le personnage est rongé par un sentiment de culpabilité face à ladultère. Un adultère qui ne peut que se finir mal, le malchanceux Barton retrouve le cadavre dAudrey dans son lit, alors quAbby perds son mari et son amant. Le héros est frustré, et ses doutes perpétuels ne lui permettent pas davoir des amis, toute relation est illusoire ou vouée à léchec.
La solitude le ronge alors de bout en bout, livré à lui-même, il se perd dans un univers purement cérébral. Abby cauchemarde et simagine son mari en train de vomir ses boyaux. Le réveil de Barton sapparente à un long cauchemar ou lentourage et les angoisses du personnage se mêlent dans un délire infernal.
Logiquement donc, le personnage maléfique chez les frères Coen sapparente à un être luciférien. Le feu allégorique de lenfer revient dans chacun de leur film. Ainsi, le tueur de Blood Simple possède un briquet, il brûle les photos du couple, la femme et lamant contemplent un incinérateur qui deviendra un crématoire humain. De même que le motard de lapocalypse dArizona Junior renvoie à Barton Fink ou le retour du serial killer Karl Mundt sapparente à une scène infernale (lhôtel étant en proie aux flammes).
Dans cet univers, la substitution de la chose signifiée (le personnage) au signe (lobjet) est également très courante. Pantin évoluant au gré du hasard, le personnage des frères Coen devient un objet. Ainsi dans Barton Fink, lhôtel est lalter ego du voisin (Karl), cest un lieu qui retranscrit les dérèglements physiques et psychiques du fou (les murs qui suintent, les couloirs en feu). Karl ne peut que disparaître avec lhôtel puisquils sont consubstantiels. Tout comme dans Millers Crossing, ou le chapeau de Tom apparaît et disparaît tout comme le personnage de manière fantomatique. Autre élément récurent de cet univers : les personnages de narrateur omniscient que lon retrouve dans les prés génériques ou au sein même des films tout comme le balayeur du Grand Saut ou le cow-boy étranger de The big Lebowski.
Ces personnages sapparentent donc aux gardiens de lunivers des frères Coen. Cest eux qui guident le spectateur dans le film et qui labandonne lorsque débute laction. Pourtant gardiens du Temple, ces personnages sont eux même incapables den maîtriser le contenue. Ainsi, au début de The Big Lebowski, lEtranger retrace le parcours du Dude, qui sera le héros de lhistoire. Il dresse le portrait de cet homme, mais se perd en digressions inutiles puis se noie dans ses paroles.

Dans cet univers de cinglés et de marginaux, Marge, le personnage féminin de Fargo fait figure dexception. Comme le dit Ethan lors dun entretien à STUDIO : " Marge est sans doute le plus chaleureux de tous nos personnages. Elle voit toujours les choses de façon positive, elle ne sénerve jamais ". Face au chaos ambient, Marge incarne donc la sagesse, un personnage à part, observatrice désespérée de la conduite des autres. Elle apparît même comme une évolution des fibures féminines présentes chez les Coen. Plus besoin de conquérir sa liberté comme Abby dans Blood Simple, dutiliser son corps pour protéger ses intérêts comme Verna (Millers Crossing). Plus besoin surtout de prouver quelle est meilleure que les hommes comme Amy (Le Grand Saut).
Chaque film des frères Coen est donc une quête de liberté, Barton Flink et Le Grand Saut terminent sur deux exemples de liberté illusoire : Barton se retrouve enfermé dans un tableau, et Tim Robbins devient un patron livré au capitalisme.
Tout comme le mari de Fargo, les personnages des frères Coen se cognent aux reflets trompeurs de leur illusoire liberté et se débattent dans un chaos qui échappe toujours à leur contrôle. Chaque effort pour se ramener vers le réel, ne les pousse que plus loin dans le chaos.