LUnivers des frères Coen.
Dès les premières images de leurs films, les frères Coen nous emmènent dans un univers de cinéma. Dans cet univers, mis à part Le Grand saut, les situations sont inscrites dans des contestes historiques précis. Ainsi, Millers crossing se déroule dans les années 40, tout comme Barton Flink.
Cest donc par les personnages que les frères Coen vont détourner le monde réel. A leur insu, les personnages vont amener lhistoire dans un climat étrange et parfois absurde. Dès lors pour le spectateur, impossible de faire la part entre ce qui teint du fantasme et ce qui teint du réel.
Dans cet univers, le héros coennien figure simple de lhomme de la rue se retrouve embrigadé dans des situations qui nappartiennent pas à la réalité mais aux codes cinématographiques. Dans The big Lebowski, le Dude se voit mêlé à un quiproquo infernal, sil avait vu La Mort aux trousses, il saurait parfaitement sortir de cette situation. Cest pourquoi le personnage coennien, tout comme le spectateur, se perd dans un mode où la logique, les codes, ne sont pas les siens. Les frères Coen samusent à jeter des amnésiques dans un labyrinthe, des touristes hagards face aux décors des films quils ne reconnaissent plus. Tout comme ce minable vendeur de voiture dans Fargo qui se retrouve coincé dans un mauvais polar, le personnage coennien a beau se débattre, sa liberté nest que conditionnelle, et chaque pas quil fait pour se raccrocher au vrai len éloigne de plus en plus.
Le seul salut possible pour le héros revient donc à assumer son rôle dans ce monde ou tout nest que jeu et illusion. Ainsi, en acceptant son rôle, le Dude réussira à survivre dans ce chaos. Quant au spectateur, ses seuls éléments pour comprendre cet univers sont les décors, le références cinématographiques et littéraires que les frères Coen injectent dans leurs films.
Le cinéma des frères Coen est donc un univers de cinéphiles. Pour eux, on ne peut pour refaire quen défaisant, et chaque film devient loccasion daborder un genre et ses codes en les détournant à leur guise. Leurs films regorgent donc de multiples références.
Dès leur premier film, Blood Simple, les frères Coen se livrent à une sorte de travail à rebours, sur le polar et ses règles établis afin den souligner lartificialité et la fixité.
A ce titre, Blood Simple anticipe la vague des néopolars et la dépasse largement, car la grande originalité des deux frères est de ne pas tomber dans le piège de limitation des classiques du film noir.
Au milieu de nul part au Texas, un restaurateur, sa femme, son associé, qui est aussi lamant de sa femme, un détective privé répugnant le décor et les personnages sont connus, ils sortent tout droit du Facteur sonne toujours deux fois. Mais ici, ce ne sont plus les amants diaboliques qui décident de se débarrasser du mari gênant, mais linverse.
De même, alors que la misogynie gouverne la mythologie du film noir dans les années 40-50, avec les garces immortalisées par Ava Gardner dans Les Tueurs ou Barbara Stanwick dans Assurance sur la Mort, le personnage féminin Abby est de loin le personnage le plus équilibré et le plus intelligent du film.
Linversion, lune des clés de luvre des frères Coen, est omniprésente, puisque lamant innocent se verra contraint denterrer et dachever son rival.
De la même façon, les frères Coen substituent à la destinée fatale du film noir, le chaos, labsurde, qui caractérisent leurs films.
Les frères jouent également avec nos codes de représentation et créent avec le thème classique de ladultère coupable, un nud de situations ultra-complexes. Ils bouleversent les valeurs qui sont habituellement associées à ces tonalités pour nous faire entrer dans leur monde inversé. Ainsi, le couple de Blood Simple se réfugie dans la pénombre, la clarté les traque.
Le mélange des genres est également un des fondement de lunivers coennien.
Ainsi dans ce même Blood Simple, les frères Coen se réfugient dans lunivers noir des scènes du registre gore. Car sil est un autre premier film auquel on peut comparer Blood Simple, cest Evil Dead réalisé en 83 par un complice des Coen : Sam Raimi. Hormis le fait que les deux films possèdent un plan commun en forme de clin dil amical, il sagit pour les 2 frères comme pour Raimi de revisiter de la façon la plus flamboyante possible un genre de prédilection. Du gore, les cinéastes retiennent loutrnace des situations, léxagération des plaies et du sang. Mais à lopposé de ce que lon pourrait attendre, les frères coen utilisent des scènes gores pour accentuer lintensité dramatique des situations. Habitués à avois un regard distancié face au sang, les frères Coen confrontent le spectateur à un sang rouge, visquex qui envahit lécran.
Dans Bartonfink et Blood Simple, on retrouve la même utilisation du gore. Du sang qui dégouline et qui se propage sur un drap dans Barton Fink, qui vient tacher les étendues de neige dans Fargo ou qui envahit les housses de la voiture dans Blood Simple. A lopposé des films gores ou le sang nest quun outil artificiel au service de la peur, le sang joue ici un rôle précis, celui de rappeler la faute : la faute de Barton davoir couché avec Audrey et la faute de lamant davoir liquidé le mari rival.
On peut dailleurs remarquer que dans Blood Simple et Barton Flink, cest au même moment que le héros et le spectateur découvrent le sang. Le sang napparaît même plus comme celui du cadavre, mais bien au héros lui-même totalement paniqué. Tout comme les gouttes de sueur de Barton, le sang est lui même un liquide incontrôlable, qui se déverse aux moments les plus inopinés.
A lopposé de ce sang visqueux et cauchemardesque, le rouge clair quasi-absent du grand Saut et dArizona Junior tranche. Dans ces deux films linfluence des cartoons sautent aux yeux. Des hommes qui chutent comme des pantins dun building, des cavalcades dignes de Woody Woodpecker Le cinéma des frères Coen a la même élasticité quun cartoon de Tex Avery. Du genre, ils ont retenu labsurde, la caricature, le rôle déterniment des accessoires, lexcès sous toutes ses formes. Dès lors, le cinéma bascule dans le fantastique. Enfermés dans un décor, les personnages des frères Coen en subissent toutes les outrances.
A la sortie dArizona Junior (1987), on a reproché aux 2 cinéastes dappliquer au thème du rapt denfant, lesthétique cartoon. Mais le mode du dessin animé se justifie pourtant non seulement comme genre enfantin par excellence, mais aussi comme garant de la plasticité et de lindustrictibilité de ses héros.
Les frères Coen appliquent donc leur style au service du fond, tout en respectant leur univers.
Ainsi, dans le Grand Saut, les deux frères sinspirent des comédies légères et romantiques à la Capra avec La vie est belle en ligne de mire. Un jeune benêt est propulsé à la présidence dune grande entreprise. Venu dune petite ville des Etats-Unis, il réussira à inventer le Hoola-Hoop. Tout y est, la fables sociale, les anges de La vie est belle, la période de Noël, bref, tout ce qui fait le charme dune comédie de Capra. Car dans Le Grand Saut, le public, cest bien ces deux chauffeurs de taxi attablés au bar où se rencontrent le yuppie et la journaliste. Ils se racontent le scénario du film de Capra. Ils se racontent le film de Capra avant même que les personnages ne le rejouent . Les acteurs sen donnent à cur joie, Tim Robbin en fait des tonnes en nouvel extravagant Mr Deeds sauf quici le message chrétien humaniste est remplacé par une réflexion sur le pouvoir et le destin. De même, dans un rôle totalement référentiel Jennifer Jason Leigh en journaliste est prodigieuse, réussissant à atteindre le débit mitraillette dune Jane Arthur ou de Roalind Russel. Les frères Coen utilisent donc les grandes figures artistiques populaires américaines, pour mieux plonger le spectateur dans une histoire quil croit connaître et que les autres détournent.
Avec Barton Flink, les réalisateurs filment une introspection vertigineuse dans lâme dun artiste. En séloignant des genres cinématographiques, les deux frères créent une uvre mystérieuse ou létrangeté coennienne est à son apogée.
En voyant Barton Flink, impossible de ne pas penser à Kafka à travvers ce processus de mutation dans lequel tombe Barton. Le film parle entre autre du vertige de la page blanche dun écrivain, syndrome dont souffrait Kafka.
Mais cest surtout latmosphère oppressante, la vision désespérée de lêtre humain qui rappellent la Métamorphose de Kafka. Tout comme dans cette nouvelle, les frères Coen rendent compte de lexclusion du malade, de lécrivain. Et le réveil de Barton sapparente au réveil de Joseph K. du Procès : il est désigné coupable. Mais il nest pas question de châtiment divin, de malediction, la métamorphose de Barton seffectue comme " au coup de baguette magique " : elle est imprévue, instantanée, inexplicable. Et lexplication de Karc Mundt est loin déclaircir le mystère, elle ne fait que le souligner.
Toutefois, quand on interroge les deux frères sur cette influence, ils avouent " Tout le monde nous parle de Kafka. On devrait commencé à le lire ". Bien amusés à observer les théories sur leur film, les frères Coen préfèrent entretenir le mystère.
" La véritité est une catin qui ne résiste pas à un examen rigoureux "
Millers Crossing
Entre réel et imaginaire, lunivers des Coen aime le mystère. A ce titre, Millers Crossing est à lui seul une énigme. Le récit fonctionne sur une indistinction impressionnante de lévénement, dont on ne sait sil relève du hasard ou de la maîtrise, de laccident ou de la détermination. Tom Reagan, lieutenant gangster, a-t-il savamment mis en place les éléments dun traquenard qui a conduit à lélimination de tous ses adversaires ? Quelle motivation a pu guider son comportement ? Lamitié pour son patron ? Lamour pour la fiancée de celui-ci ? Les évènements sont-ils engendrés par le scénarion élaboré par le personnage, ou sont-ils déterminés par linstance supérieure du récit ? Millers Crossing reste un mystère. On retrouve cette même ârt dombre dans Barton Fink. Qui a tué Audrey ? De toute évidence Karl Mundt, mais est-ce vraiment sûr ? Le mystère est entier.
En grattant bien, lunivers des frères Coen paraît inextricable. Dans ce monde chaotique, tout semble dirigé par des forces mécaniques au-dessus des personnages. Doù la fascination des réalisateurs pour les engrenages (Le Grand Saut), les machines (le bowling dans The big Lebowski) qui semble être au cur de leur univers. Reste à savoir la place du héros au sein de cet univers oscillant constamment entre réel et fiction.